Tahiti, le 8 décembre 2020 - "Dérèglement énergétique", "assimilation perturbée des microalgues", "modulation de l’expression des gènes" en "mécanismes de défense face au stress" : la thèse du doctorant de l'UPF, Tony Gardon, dresse un bilan inquiétant des huîtres perlières polynésiennes trop exposées aux micros et aux nanoplastiques. Une menace qui pèse sur la "durabilité" de l'industrie et plus largement sur "l’écosystème lagonaire".
 
Crédit photo: Tahiti Infos

"C'est un coup de semonce si on veut bien être réaliste", résume un membre du jury de la thèse de Tony Gardon. Comme lui, les autres examinateurs n'ont pas caché une certaine admiration pour le travail du doctorant, dont la thèse présentée lundi à l'UPF et portant sur la "contamination en microplastique dans les lagons perlicoles et son impact sur l'huître perlière Pinctada margaritifera" aura sans aucun doute "un impact" et un "enjeu considérable en termes de recherche stratégique."
 
Ce n'est certes pas un hasard si cette thèse –qui s'inscrit dans le projet Microlag– a été financée par la direction des ressources marines (DRM) dans un contexte de dégradation de l'environnement perlicole (lire ci-contre). Un héritage du passé. Introduites dans les années 80, les structures d’élevage s’amoncellent depuis dans les lagons. "Le déclin du secteur dans les années 2000 a laissé derrière lui les vestiges d'une activité marquée par l'abandon de nombreuses concessions, auxquels s'ajoutent les structures des exploitations actuelles quasi exclusivement composées de plastiques", développe le jeune homme. Ici comme ailleurs dans le monde, ce plastique n'est pas épargné par les facteurs environnementaux et donc par la fragmentation.
 
Les océans, "destination finale" des déchets plastiques
 
Bien qu'en Polynésie, "une source spécifique de ces déchets est associée à la perliculture", "les matières plastiques se sont imposées dans tous les secteurs d'activité" nuance le doctorant, s'efforçant ainsi de ne pas stigmatiser la seconde ressource économique de la Polynésie. "Enjeu mondial", la production plastique fait froid dans le dos : 360 millions de tonnes en 2018, dominée par le secteur de l'emballage (50%) dont le plastique à usage unique. Résultat d'une "consommation inadaptée à nos moyens de gestion", 8,3 milliards de tonnes de déchets plastiques ont été produits depuis 1950, dont 5 milliards auraient été abandonnées dans la nature.
 
Et "une bonne partie de ces déchets finit sa course dans les océans" : soit 4 à 12 millions de tonnes chaque année. Représentant plus de 90% du nombre de débris plastiques entrés dans les océans, une partie des microplastiques (inférieurs à 5 millimètres) peut être ingérée par des organismes vivants, intégrant ainsi la chaîne alimentaire.
 
Un animal qui filtre "jusqu'à 26 litres par heure"
 
Organisme filtreur justement, l’huître perlière a besoin d'absorber beaucoup d'eau pour s'alimenter. "Jusqu'à 26 litres par heure" souligne le doctorant. A ce rythme, elle est donc exposée. "D'autant qu'elle est capable de retenir de larges gammes de taille de particules entre 2 et 200 microns" précise le scientifique. Reste à savoir ce qu'il se passe lorsqu'elles les avalent, quel impact elles ont sur la reproduction des nacres et à partir de quelles doses ? Les résultats des campagnes d’échantillonnages réalisées à Ahe, Manihi et Takaroa sont sans appel. Elles révèlent une "omniprésence dans les eaux de surface, la colonne d’eau et les tissus d’huîtres perlières en élevage."
 
Les concentrations enregistrées dans les eaux de surface placent même ces trois atolls "à une position très défavorable par rapport aux concentrations mesurées dans le monde" précise la thèse, avec une colonne d’eau "hautement contaminée". Elevée entre 4 et 6 mètres de profondeur, l'huître s'avère "particulièrement vulnérable" à cette contamination. "Les concentrations mesurées dans ses tissus la positionnent d’ailleurs parmi les bivalves marins les plus contaminés".
 
Afin d’évaluer l’impact sur la nacre et la qualité de la perle, deux expérimentations in vivo ont été menées en conditions contrôlées de laboratoire : l’une impliquant des microbilles de polystyrène, l’autre impliquant des micro et nanoplastiques récoltés sur des structures perlicoles, avec "une dose d’exposition (…) proche d’un scenario environnemental". 
 
Microplastiques contre microalgues
 
A volume d'eau égale, "l'assimilation des microalgues a été perturbée par la présence des microplastiques, soit en entrant en compétition avec elles et, ou, directement en interférant avec les processus d'assimilation au sein du processus digestif de l'animal" constate le chercheur. Les résultats mettent en évidence "un impact important (…) sur le métabolisme énergétique" qui se traduit par une "diminution de l’efficacité d’assimilation entraînant une réduction dose-dépendante de gain d’énergie." Un "dérèglement énergétique" qui s’est répercuté sur la formation de gamètes, altérant ces cellules reproductrices. Mais le chercheur a également remarqué une "modulation de l’expression des gènes" en "mécanismes de défense face au stress" . La qualité de la perle n'est pas épargnée, touchée "au niveau de la microstructure des dépôts nacriers" et du "développement embryo-larvaire".
 
Si cette thèse met en exergue la menace qui pèse sur "l’huître perlière, la durabilité de son industrie et plus largement, sur l’écosystème lagonaire", de nombreuses questions restent en suspens. Pas de doute pour le jury examinateur, ce travail devrait servir d'outil aux pouvoirs publics afin de mieux appréhender les risques de l'industrie perlicole et assurer au passage le bien-être des perles.

Une réforme de fond au chevet d'une filière à l'agonie

Arborée au cou de Kamala Harris, la nouvelle vice-présidente des Etats-Unis, la perle de Tahiti montre qu'elle a encore la cote. Une réputation à préserver à tout prix, bien que l'or noir du fenua souffre d'un environnement de plus en plus dégradé. Introduites dans les années 80, les structures d'élevage en plastique s'accumulent depuis dans les lagons, faisant planer à terme un sérieux risque environnemental.
 
La Direction des ressources marines (DRM) l'a bien compris, essayant de quantifier depuis quelques années un gisement qui s'annonce monstrueux à l'échelle de la Polynésie. Réalisée dans le cadre du programme régional Resccue (Restauration des services écosystémiques et adaptation au changement climatique) en 2017, une première évaluation estime à près de 82 tonnes les déchets plastiques théoriquement produits chaque année par l’activité rien que sur les atolls de Takaroa et Takapoto, auxquels s'ajoutent 37 tonnes de bouées et 28 tonnes de cordes en polymère. Soit plus de 140 tonnes par an, qu'il est difficilement envisageable de retirer alors que les déchets tapissent le fond des lagons parfois à plusieurs dizaines de mètres de profondeur.
 
Des campagnes de nettoyage coûteuses et chronophages
 
Du reste, le Pays n'est pas sûr de pouvoir assumer le coût d'éventuelles campagnes de nettoyage des lagons. Des opérations qui s'annoncent non seulement extrêmement coûteuses (environ un million de Fcfp la tonne) mais aussi chronophages, pour un résultat au final hasardeux. Dans certains lagons les plus pollués, on suspecte jusqu'à 3 000 tonnes de déchets. Un nettoyage est alors quasiment impossible. D'où le choix de se tourner vers la recherche. Il s'agit de faire émerger une "stratégie d’économie circulaire pour la perliculture" et préserver un secteur qui fait tourner plus de 700 concessions.
 
La tâche s'annonce difficile vu l’usage conséquent d’intrants plastiques qui rend la filière particulièrement "sensible aux problématiques de traitements des déchets" relève l'IEOM, dans un état des lieux publié en septembre. "Les coûts et les contraintes engendrés conduisent fréquemment à l’apparition de décharges sauvages ou à l’immersion des matériaux usés". Sensibilisé à la question, le Pays a engagé depuis plusieurs années une "réforme de fond" pour se débarrasser du "tout plastique" et lui trouver des "moyens de substitution".
 
La DRM mise sur la recherche
 
Ce qui explique l'implication de la DRM depuis quatre ans dans tous les programmes de recherche qui touchent de près ou de loin à la perle, ou à la valorisation de ses déchets. Si la dynamique a été enclenchée par le projet Resccue (financé par l'Agence française de développement (AFD) et le Fonds français pour le développement) avec une étude de faisabilité de "valorisation des déchets plastiques marins issus de la perliculture" sur les atolls de Takaroa, Takapoto et l’archipel des Gambier, la DRM est également bailleur de fonds pour Microlab, Perlibio, ou une étude sur des collecteurs de naissains en biomatériaux. Il suit  également de près le projet de cordages en fibre de coco, Cocorig. 
 
Mais le sujet est à ce point sensible que la vice-présidence, autorité de tutelle de la DRM, n'a pas souhaité s'exprimer, évoquant un futur "séminaire de la perliculture où ces sujets seront abordés". C'est que l'enjeu autour de la perle est avant tout économique pour un secteur déjà lourdement sinistré. Depuis le record de l'an 2000 à 20 milliards de Fcfp, les revenus dégagés par les exportations de perles ont été divisés par quatre, s'écroulant à 5 milliards de Fcfp en 2019. Et ce n'est pas tout puisque, depuis, le Covid est passé par là.
 
Article à retrouver sur le site de Tahiti infos

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